Combattre la montée de la « science poubelle »
Le secrétaire américain à la Santé, Robert F. Kennedy Jr., a menacé d'empêcher les scientifiques gouvernementaux de publier leurs travaux dans les principales revues médicales et scientifiques, qu’il juge médiocres. S’il est vrai que le nombre d’articles scientifiques rétractés ou falsifiés est en augmentation, de nombreux chercheurs estiment que M. Kennedy utilise, à tort, ce prétexte pour s’attaquer à la science. Depuis 15 ans, le monde de la publication scientifique fait face à une crise de fiabilité. On estime que quelque 55 000 articles scientifiques ont été rétractés à ce jour et qu’il y aurait encore des dizaines de milliers de faux articles en circulation. Une analyse de la revue Nature (nouvelle fenêtre) a révélé qu’environ 1000 articles ont fait l'objet d'une rétractation en 2013. En 2022, ce nombre est passé à 4000, puis a bondi à plus de 10 000 en 2023. Les éditeurs scientifiques estiment qu’environ 2 % des articles soumis pour publication (et non ceux qui sont publiés) sont probablement faux. Si ces chiffres peuvent sembler inquiétants, ils doivent être relativisés. Le problème, selon elle, est plutôt celui d'une industrie de la publication scientifique. Le processus scientifique reste robuste. On a des acteurs qui font de la bonne science, des chercheurs qui font de la révision par les pairs et qui signalent quand il y a des problèmes. Le discours de M. Kennedy entourant l’éthique et la rigueur scientifique est Plus de 100 000 articles de revues scientifiques et documents de conférence sont publiés chaque semaine dans le monde, soit plus de 6 millions par an. De plus en plus de ces articles proviennent des Celles-ci produisent en grande quantité des articles scientifiques vendus à des chercheurs qui veulent augmenter leur nombre de publications pour obtenir une promotion, un poste ou une subvention. Ces articles sont généralement de mauvaise qualité et contiennent de fausses données ainsi que des informations plagiées. Pour Ivan Oransky, c'est la tempête parfaite. Ces Généralement, ces faux articles sont publiés dans des revues qui n’effectuent pas de révision par les pairs ou peu. Ce problème, d’abord apparu en Chine, s’est étendu en Inde, en Iran, en Russie et dans certains pays de l’Europe de l’Est. Aujourd’hui, ces usines réussissent à glisser leur contenu dans les pages de revues scientifiques de renom. Le nombre d'articles ayant fait l'objet d'une rétractation a bondi à plus de 10 000 en 2023, selon une analyse de la revue « Nature ». Photo : Getty Images / Loic Venance Pour Mme Hinchcliffe, ces usines à papiers polluent le monde de la recherche. Leurs faux articles gaspillent notamment le temps des chercheurs, qui lisent et essaient de comprendre les équations, les données, les images et la méthodologie pour finalement s’apercevoir qu'elles ont été inventées. La fraude intellectuelle disséminée par ces usines contribue également à la désinformation scientifique (nouvelle fenêtre). Par exemple, des études préliminaires montraient que l’ivermectine pouvait être utilisé pour traiter la COVID-19. Or, il s’est avéré que les données de plusieurs de ces études étaient fausses (nouvelle fenêtre). Malgré cela, ces études continuent d’être abondamment partagées sur les réseaux sociaux. Le site Retraction Watch compile les articles scientifiques rétractés. Parmi les chercheurs comptant le plus de rétractations, il y a Didier Raoult, le médecin français à qui l’on vient d’interdire de pratiquer pour avoir fait la promotion de l’hydroxychloroquine comme remède contre la COVID-19, malgré l’absence de preuves scientifiques à cet effet.
Photo : Radio-Canada Pour Jennifer Byrne, chercheuse spécialisée en cancérologie de l’Université de Sydney, qui a notamment cocréé un logiciel permettant de détecter les articles potentiellement falsifiés, on ne peut pas affirmer que toute la science est corrompue et mauvaise à cause des usines à papiers. Ces usines ne font pas de la science; elles imitent la science et publient du faux contenu. Pour Lisa Hinchcliffe, ces usines sont le symptôme d'un problème plus vaste : celui de la culture de La multiplication d’articles soumis – faux et réels – crée également un goulot d’étranglement auprès des éditeurs de revues scientifiques. Plusieurs chercheurs, eux-mêmes débordés, déclinent les demandes de réviser des articles pour des revues. Les revues scientifiques croulent sous le nombre d'articles soumis et qui doivent être révisés par les pairs. Photo : Getty Images / Carol Yepes Ainsi, certaines publications se tournent vers des personnes ayant peu d’expertise pour réviser des articles. Pour Ophélie Fraisier-Vannier, Si le nombre de faux articles débusqués augmente, c’est en partie parce qu’il y a de plus en plus d’attention portée à ce problème, affirme Ophélie Fraisier-Vannier. Il y a de plus en plus de gens qui signalent ces faux articles. Je pense que c'est le signe qu'on agit et qu'on nettoie la littérature scientifique. Une poignée de scientifiques se sont transformés en enquêteurs en intégrité scientifique. Leur travail a poussé de nombreux éditeurs de revues à examiner de près leurs processus de révision des articles, souligne Ivan Oranksy. Toutefois, le fondateur de Retraction Watch déplore le fait que les revues tardent souvent à retirer ou à corriger les articles désignés comme étant faux ou erronés. Plusieurs scientifiques ont lancé des initiatives pour pouvoir détecter et prévenir ces articles frauduleux. Par exemple, le site Retraction Watch collige des milliers d’études rétractées dans une base de données et pousse les revues scientifiques à agir. Le projet United2Act propose pour sa part des guides pour débusquer la fraude scientifique. Ivan Oransky concède qu'il est d'accord avec une suggestion de Robert F. Kennedy Jr : celle de publier les noms des réviseurs scientifiques (qui sont généralement gardés anonymes) en même temps que l’article. Selon lui, cela augmenterait la transparence et la responsabilisation des publications. Peut-être n’est-il pas nécessaire de faire réviser tous les articles par des pairs, croient certains experts. C’est pourquoi Jennifer Byrne croit que les chercheurs et le public doivent être prudents lorsqu’ils citent une étude – qu’elle ait été révisée ou non par les pairs. Ça veut quand même dire qu'il y a 98 % de la science qui reste fiable. Je pense que c’est un peu perdu dans le discours de M. Kennedy
, explique Ophélie Fraisier-Vannier, chercheuse à l’Institut de recherche en informatique de Toulouse, qui a notamment étudié la propagation des fausses informations et des rumeurs scientifiques.purement politique
et constitue de la propagande
, tranche Ivan Oransky, fondateur du site spécialisé dans l’intégrité scientifique Retraction Watch. Le journaliste croit qu’il est urgent que le monde de la recherche améliore la façon dont les articles scientifiques sont révisés, publiés et transmis au public.Certains scientifiques disent que ce n’est pas le temps de parler de ce problème ouvertement, en raison de toute la méfiance envers la science. Mais c’est comme ça que la noirceur s’installe. C’est comme ça que les mauvais acteurs gagnent et réussissent à détruire la science. Nous devons avoir une conversation honnête et ouverte. Nous devons être humbles et nous devons reconnaître les erreurs. Sinon, la situation ne va qu'empirer
, ajoute M. Oransky, qui a été rédacteur en chef de plusieurs publications scientifiques et qui enseigne désormais à l’Institut de journalisme Carter de l’Université de New York.Un problème d’
usines à papiers
usines à papiers
qui fabriquent à la chaîne de fausses études scientifiques.usines
profitent du désespoir d'universitaires et de certains médecins qui, dans de nombreux pays, sont payés en fonction du nombre d'articles qu'ils ont publiés.Certains cherchent des raccourcis pour publier
, ajoute Lisa Hinchcliffe, professeure et coordonnatrice du développement professionnel de la recherche à l'Université de l'Illinois Urbana-Champaign et coprésidente de la deuxième phase du projet United2Act, un groupe de scientifiques mobilisés contre cette menace croissante.

Un problème de quantité
publier ou périr
.C’est l’aspect compétitif du monde de la recherche, explique Ophélie Fraisier-Vannier. Je pense que la plupart des chercheurs n'ont pas envie de publier autant, mais c’est un moyen d'arriver à se faire une place dans son domaine, de réussir à avoir un poste permanent.
Il n’y a pas assez d’heures dans une journée, ni assez d’experts pour réviser tous ces articles. Les chercheurs essaient de jongler avec leur recherche et la pression de devoir publier, tout en étant sollicités pour faire de la révision
, dit Ivan Oransky.
De cette façon, on réduit peu à peu la qualité du processus de révision
, déplore M. Oransky.tant que le système scientifique fera en sorte qu'il y a des clients potentiels, il y aura des gens qui répondront à la demande. Il faut régler la raison qui pousse les gens à faire appel à ces services.
Les scientifiques font la guerre aux fausses publications
Les réviseurs s'attendent à ce que les contenus soumis à l'approbation qu’ils examinent aient été produits de bonne foi. Mais ces articles sont conçus pour imiter les vrais articles
, dit Jennifer Byrne.On s’émeut à propos de la qualité des articles non révisés par les pairs, dit Ivan Oransky. Au moins, ces articles disent clairement qu’ils n’ont pas été révisés et qu’on doit les lire avec un degré de scepticisme. Avec les articles publiés, il y a le risque que les gens soient moins vigilants quant à la qualité des données ou des résultats.
De toute façon, un consensus scientifique ne s’appuie pas seulement sur les résultats d’un seul papier.
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